Manifeste

Le sensible à l’écart

 

Religion de la gouvernance, cures d’austérité, dogme de la compétitivité… Derrière les mots du management qu’elle emprunte à foison, la politique des temps présents étouffe les conditions mêmes d’un « devenir minoritaire » dont sont porteuses les expériences artistiques et culturelles.


Par Jean-Marc Adolphe publié le 6 juil. 2013


Ce qui est manifeste aujourd’hui ? L’écart.

Non pas la possibilité individuelle d’emprunter d’autres voies que celles des pistes déjà balisées, et de tracer son chemin hors des flux indistincts et des trafics régulés, mais une sorte de mise à l’écart généralisée, trou noir qui épuiserait toute tentative d’invention collective.

Épargnez-moi de donner des exemples, pardonnez-moi de ne pas être davantage concret. Ceci n’est pas une démonstration. De toute façon, on peut faire comme si de rien n’était : l’aveuglement est une stratégie.

Langue grise

Une nouvelle religion est née dans les sphères du marketing et du management (ces anglicismes derrière lesquels l’armée des mots du business a conquis la moindre parcelle d’espace public), qui compte ses intégristes, ses baptisés par inadvertance, ses pratiquants plus ou moins fidèles, tous amenés à réciter sans nécessairement s’en apercevoir, le même catéchisme. Cette religion n’a même plus besoin d’églises, de temples, de synagogues ou de mosquées, elle se diffuse à travers tous les moyens de communication disponibles. Sa puissance est précisément de s’imposer en passant inaperçue, et elle voyage désormais à bord du véhicule tout-terrain de la « gouvernance ».

En son nom, voire anonymement, des « fractures » se sont créées ; car au lieu de gouverner, la gouvernance fracture le monde, elle trie et déchète, crée des diktats, et écarte qui ne peut ou ne veut s’y reconnaître. Les fractures sont multiples, sociales, politiques, culturelles. Encore que l’idée même de fracture soit trompeuse. Car au fond, c’est aujourd’hui toute notion sociale, politique ou culturelle qui se trouve évacuée, vidée de sens, répudiée.

Sous son règne, aucune perspective véritable. Gestion des flux, en temps réel. Gestion des « ressources humaines », sans considération pour l’espèce humaine comme ressource infinie. Un monde où l’alchimie mystérieuse des désirs a été remplacée par l’industrie des stimuli, laquelle tourne désormais à vide, mais tourne encore, jusqu’à épuisement total des ressources. Ainsi écartées de toute forme de gouvernement véritable, les puissances de désir sociales, politiques et culturelles, continuent d’errer dans nos représentations comme des fantômes encombrants. Elles ne parviennent pas à s’incarner, à faire corps.

La gouvernance cadenasse l’expérience, elle suscite toutes sortes d’empêchements : au début, on les remarque à peine, on (se) dit qu’il faut s’adapter, jusqu’à s’apercevoir que les empêchements sont devenus majeurs, et on en vient à ne plus savoir comment la mue s’est opérée, et comment on a fini par accepter, progressivement, que l’étau devienne irrespirable.

Certains trouvent encore des ruses. Mais il faut de plus en plus de temps, et d’énergie, pour contourner l’obstacle. Certains font avec, font encore semblant de croire qu’ils agissent sur le cours des choses. À moins que, cyniques, ils finissent par ne plus croire à ce qu’ils disent.

Ainsi se forme, dans une langue grise 1, un écart manifeste entre ce qui est énoncé et ce qui est vécu.

Certes, de tous temps, on a pu se dire qu’il y avait parfois loin « de la coupe aux lèvres ». Mais au moins ce « loin » pouvait-il désigner une distance qui restait à combler. Perspective tenue vivante, en quelque sorte. Si l’écart aujourd’hui créé est mise à l’écart de toute perspective véritable, lèvres coupées et langue morte, plus rien ne s’énonce qui soit porteur de sens.

Quel ennemi sans visage ?

Dans son célèbre discours du Bourget, François Hollande désignait « la finance » comme étant cet « ennemi sans visage ». Personne n’était sans doute assez naïf pour imaginer qu’une fois élu président de la République, le candidat socialiste allait changer, à lui tout seul, la mondialisation capitaliste. Tout au plus pouvait-on espérer que des moyens seraient mis en œuvre pour opposer à « la finance ennemie » une autre économie de valeurs. Dans tous les domaines où elle est censée se déployer, si la politique se contente de jouer à la seule gouvernance, elle perd toute raison d’être, et il ne faut alors guère s’étonner qu’un nombre croissant de citoyens s’en détourne, ou s’en sentant écarté, choisisse in fine la politique du pire, que des forces antidémocratiques avivent sans peine. Inutile de faire un dessin, cette vague-là monte partout en Europe, notamment en France, pour de bon 2.

« De la politique, il ne reste rien, sinon ceci : ce gouvernement dont on n’attendait rien, mais alors rien de rien, réussit pourtant la prouesse de décevoir », écrit Francis Marmande dans le dernier numéro de la revue Lignes  3. Là encore, à quoi bon énumérer tous les motifs de déception ? Au fond, eux non plus n’ont pas de visage. La déception peut certes se porter sur tel ou tel aspect des « affaires publiques », mais elle demeure avant tout ce sentiment diffus, cette musique de fond, ou d’ambiance, dont aucun son ne se détache vraiment. Plus encore que de déception, en dépit des mouvements de protestation et des manifestations qui n’ont pas disparu de l’espace public, il s’agit d’une sorte d’atonie pernicieuse et ankylosante. La seule « feuille de route » qui semble tenir lieu de cap : réduire la « dette publique ». Façon de nous culpabiliser, de dire que nous aurions trop bien vécu ces dernières décennies, que nous ne nous serions pas encore assez adaptés aux incontournables évolutions économiques. Mais la « récession », tant redoutée, a déjà eu lieu, elle est d’abord politique, et mentale. Il faut, disent-ils, redresser la croissance. Formidable réduction du vocabulaire. Le seul impératif de « croissance » a absorbé toute question de « progrès » (dans sa dimension plurielle, laquelle implique des valeurs de civilisation, et qu’incarnaient des forces de gauche dites « progressistes »).

C’est que la croissance n’a qu’un seul dogme, répété à foison. Compétitivité. De là, manque supposé de compétitivité, découleraient tous nos maux et fardeaux. Oubliée, la crise des subprimes, en 2008, d’où tout est parti 4, et l’origine même des régimes d’austérité présentés comme la seule cure possible, malgré l’opposition de certains économistes de renom 5. Aujourd’hui, qu’importe, au fond, que le président de la République ait refusé le « choc de compétitivité » réclamé par le patronat et préconisé par le Premier ministre, et se soit contenté de promouvoir un « pacte » de compétitivité. Le choc n’en est pas moindre, et la formule souligne à quel point les mots, dans le langage politique, ont perdu tout sens. Car qui dit « pacte » suppose accord, convention. Mais qui sont, en l’espèce, les « pactisants » ? Ce discours nous met à l’écart, en tant que citoyens et en tant que sujets sensibles. Empruntant le discours managérial des « ressources humaines », il sous-entend, sans jamais le dire expressément (au moins Nicolas Sarkozy, dans son arrogance abrupte, était-il plus clair), que le « manque de compétitivité » du pays est un défaut partagé par chacun d’entre nous. Rien d’autre ne s’entend, et forcément, ça donne le bourdon…

En un an d’exercice du pouvoir, quelle est la seule fronde protestataire à laquelle aient cédé François Hollande et le gouvernement de Jean-Marc Ayrault ? Le mouvement des « Pigeons » (auquel succède aujourd’hui celui des « Poussins »). Non content de répondre aux revendications desdits « Pigeons » sur la fiscalité des cessions d’entreprises, François Hollande a donné toutes sortes de gages en janvier dernier, lors des Assises de l’entrepreneuriat. Parmi les mesures annoncées : la mise en place, de la sixième à la terminale, d’un programme scolaire « pour améliorer l’orientation des élèves, mêlant stages, intervention de chefs d’entreprises à l’école et initiation à la création d’entreprise ». Il ne suffisait pas que l’école, comme l’ensemble des services publics, soit de plus en plus alignée sur les modes de fonctionnement et de gestion de l’entreprise (à quand des « contrats de performance » pour les écoles maternelles, comme ils s’appliquent déjà à l’université ?) ; les chefs d’entreprise viendront désormais eux-mêmes dans les établissements scolaires prêcher la bonne parole… Ce n’est qu’un début, car les milieux patronaux en veulent toujours plus. Le 9 mai dernier, on a ainsi entendu un candidat à la présidence du Medef souhaiter que « les postulants aux postes de ministre soient dans l’obligation de réaliser une audition devant le Conseil économique, social et environnemental. […] Nous souhaitons valider leurs connaissances et disposer pour ce faire d’un droit de veto », a-t-il ajouté, exigeant que les fonctions ministérielles soient assumées par des personnes « en prise directe avec le monde de l’entreprise ». Ne serait-il pas plus simple de confier directement au Medef la composition du gouvernement ?

L’empêchement du « devenir minoritaire » ?

Un ministère de la Culture deviendrait alors tout à fait facultatif. Mais n’est-ce pas déjà un peu le cas ? « À quoi sert Aurélie Filippetti ? », titrait voici peu Le Monde. La question pourrait être autrement posée. Quel peut être, indépendamment de la personnalité qui en a la charge, le poids politique de la Culture au sein d’un gouvernement qui a renoncé à en faire un enjeu de société ? Dans l’entretien qu’elle a accordé à Mouvement 6, Aurélie Filippetti reconnaissait volontiers l’humilité de son ministère, mais elle voulait néanmoins en souligner « l’efficacité », affirmant son intention de « réorienter en profondeur la logique même de la politique culturelle » afin de « sortir de la logique du chiffre ». Comment ne pas souscrire à une telle ambition ? Mais une ambition sans moyens est-elle encore une ambition ? Le budget du ministère de la Culture a été durement touché en 2013, et sans doute le sera-t-il encore en 2014 et 2015, quelles qu’aient été les dénégations d’Aurélie Filippetti 7. D’année en année, les établissements artistiques et culturels ont vu s’affaiblir leurs moyens de production, et la précarisation des artistes en est le corollaire. Mais surtout, aucun déploiement nouveau ne peut être envisagé. Maintenir tant bien que mal l’existant semble déjà mettre à l’épreuve la gouvernance des affaires culturelles ; et l’imaginaire est prié de se conformer au rétrécissement des moules déjà institués. Quant à inventer d’autres possibles, à éprouver d’autres modes de faire, à prendre le risque de nouvelles constructions, est-il encore raisonnable de seulement y penser ?

Ces dernières années, les collectivités territoriales ont supplanté le désengagement de l’État, favorisé des résidences d’artistes, encouragé des initiatives singulières. Mais les voilà à leur tour ponctionnées, prises dans l’étau financier. Ce vaste mouvement de « désengagement » n’est évidemment pas que budgétaire. Ce qui en vient à sombrer corps et biens, c’est l’idée même que les choses peuvent progresser, que du changement est toujours à l’œuvre, que la création artistique est porteuse de sens sinon de richesses matérielles, que l’action culturelle peut encore répondre à un objectif d’émancipation. Depuis un an que François Hollande a été élu à la présidence de la République, son seul discours à destination des milieux culturels a été écrit pour le lancement de Marseille-Provence 2013 8 : d’une extrême fadeur, et largement hors-sujet, si ce n’est pour dire, en gros, que la culture est un levier pour l’économie et le tourisme ! L’assujettissement aux seuls critères de la performance économique serait donc la principale justification d’une politique culturelle ?

Cette démission publique est redoutable, en ceci qu’elle tend à étouffer et à empêcher les conditions d’un « devenir minoritaire » au sens qu’en donnaient Gilles Deleuze et Félix Guattari. Comme l’écrit à ce sujet Didier Eribon, « la politique “minoritaire”, celle qui fait advenir l’histoire, ne consiste donc pas à vouloir constituer une “minorité” comme un groupe, un état, un ensemble stable. Il s’agit de produire et reproduire du “devenir” minoritaire : “Il ne faut pas confondre « minoritaire » en tant que devenir ou processus, et « minorité » comme ensemble ou état.” […] Aussi le “devenir minoritaire” doit-il se comprendre comme une “ligne de fuite”, qui ne tend pas à créer “un ensemble définissable par rapport à la majorité”, mais à produire un mouvement qui peut affecter également ce dont le minoritaire s’écarte et dévie, et qui est lui-même entraîné et modifié par le devenir. » 9

La droite l’a bien compris, qui s’est nourrie dès les années 1980 de clubs de réflexion et de « laboratoires de pensée » issus pour la plupart de courants ultralibéraux, voire proches de l’extrême droite. Pendant tout ce temps, le Parti socialiste s’est abstenu de penser à ses marges, et ce ne sont pas la plupart des actuels « think tanks » qui y pourvoient. Nous payons aujourd’hui collectivement la facture de cet assèchement intellectuel, culturel, de la gauche « responsable ». Pourtant, dans tous les champs de l’activité humaine (éducation, santé, environnement, travail, action sociale, etc.) a émergé une multiplicité de pratiques concrètes, souvent de faible ampleur, et pourtant significatives. À leur échelle, ces expériences construisent de l’universel concret, retissent du commun, élaborent de nouveaux agencements face auxquels la langue politique majoritaire reste balbutiante. « La minorité est pur présent, écrit Miguel Benasayag. Il nous est très difficile de penser la politique et l’existence en ces termes car nous disposons d’une langue et de concepts abstraits qui dévaluent le présent. Tous les mots de la politique ont toujours visé la chimérique construction du non-éphémère. Ces pratiques minoritaires acceptent en leur cœur l’éphémère, car elles savent qu’au sein de l’éphémère émerge l’irréversible. » 10

Isolément, mais aussi communément reliées par un fil invisible, ces expériences font manifeste dans le présent. Elles ne cherchent nullement à être compétitives, et échappent à la langue grise du pouvoir. En tant que telles, elles sont culturelles dès lors qu’elles mettent en jeu une appréhension sensible du monde qui s’éprouve face à des situations réelles, non indexées sur l’abstraction statistique.

La création artistique invente elle aussi de tels agencements de sens, de regard, d’écoute, de toucher, de mise en commun. Elle est d’autant moins « compétitive » que, sauf rarissimes exceptions (et principalement dans les « industries culturelles » du cinéma, de la musique, des jeux vidéo), les « œuvres » qu’elle produit ne visent pas la moindre rentabilité économique. Le geste d’auteur (dans tous les champs de la création) comme les démarches collectives et participatives qui se sont développées ces dernières années, cherchent par toutes sortes de moyens (pas toujours réussis) à faire pacte sensible, y compris dans le dissensus. Et aucune règle de gouvernance ne parviendra à totalement domestiquer cette part sensible qui nous fonde.

Que le sensible travaille à l’écart, qu’il nous sépare même du troupeau majoritaire, c’est là précisément son rôle et sa fonction. Mais que le sensible soit mis à l’écart de toute politique, qu’il soit purement et simplement déconsidéré dans sa capacité à nous redresser, et alors il reviendra en refoulé, sous sa forme la plus violente, de déchirement, de haine et de rupture. Face à cela qui se produit déjà, qui saura écrire le manifeste du sensible, et le faire exploser en toute irrévérence face à l’ennemi sans visage, sous tous les masques qu’il se donne pour sidérer son monde ?

 

 

1. Notion mise à jour par Sarina Basta, Marianne Cornil et Anna Recalde Miranda, qui suivent le programme Sciences Po - École des Arts Politiques (voir à, journal clandestin, glissé à l’intérieur de ce numéro).

2. Bernard Stiegler, Pharmacologie du Front national, suivi du Vocabulaire d’Ars Industrialis, par Victor Petit, Flammarion, 2013.

3. Francis Marmande, « Le reste ? nous disons révolution », in « Ce qu’il reste de la politique. Enquête, mai 2012-mai 2013 », Lignes no 41, mai 2013.

4. « Ici et là ça s’effondre déjà. La crise américaine, dite des subprimes, dont on n’a pas fini de réaliser les dégâts, est venue dévoiler la folie d’une bulle économique de plus en plus coupée de toute réalité », écrivions-nous dans l’éditorial de notre numéro 48, en juin 2008.

5. Lire notamment l’article cinglant du Prix Nobel d’économie Paul Krugman, « Un remède pire que le mal », paru en français dans Courrier international no 1178 (du 30 mai au 5 juin 2013).

6. « Un ministère humble mais efficace », entretien avec Aurélie Filippetti, Mouvement no 67, janvier-février 2013.

7. Dans l’entretien accordé à Mouvement, Aurélie Filippetti disait à ce sujet : « L’effort très important qui a été fait cette année montre la bonne volonté du ministère de la Culture ainsi que de tous les opérateurs. On est à un point d’équilibre. Cela veut dire que l’effort porte sur l’année 2013. En 2014 on repartira sur de meilleures bases. »

8. Ce discours de « vœux présidentiels à destination des milieux culturels » sera finalement prononcé à Marseille par Jean-Marc Ayrault ; l’entrée en guerre de la France au Mali ayant retenu François Hollande à l’Élysée.

9. Didier Eribon, « Sur Gilles Deleuze », didiereribon.blogspot.fr

10. Miguel Benasayag, Abécédaire de l’engagement, Bayard, 2004.