à propos des productions sur Sylt

 

«  île, aile  »


«  ïle, aile  », pour résumer les films de Samuel Bester tournés sur l’île de Sylt, au nord de l’Allemagne.

«  île, aile  », nous renvoie phonétiquement à «  masculin-féminin  », un film de Jean-Luc Godard réalisé en 1966.

Dans les deux situations, il est question d’une impossible harmonie. Entre Paul et Madeleine. Entre la terre et les éléments. Quand on demande quel est le centre du monde, Paul répond «  L’Amour  », Madeleine répond «  Moi  ».

Que répondrait l’île de Sylt  ? Que répondraient le vent, la mer  ? Ont-ils le temps de se poser de telles questions  ? Ont-ils l’espace pour se poser, et méditer, et contempler leurs états d’âme  ?

La priorité est le combat  : détruire, résister  ; submerger, tenir droit.  Sur l’île de Sylt, quand tout semble atteindre le paroxysme du déchirement, il reste les oiseaux qui voltigent joyeusement dans les airs devant le regard ébahi des moutons et des chevaux, qui tissent des liens improbables entre la terre et le vent, entre le sable et la mer, entre le silence et le chant, entre la désespérance et la jubilation. Ils sont la dernière chance de l’île, l’aile du désir de légèreté quand tout devient trop pesant, quand tout s’enfonce, s’engouffre, s’efface sous les crocs conjugués du vent fou et de l’océan déchaîné.


Samuel Bester a composé entre 1996 et 2008, cinq films expérimentaux (ou poèmes cinématographiques) et un documentaire de création. Il est possible de les regarder dans l’ordre que l’on veut  ; une île, quelle que soit sa forme, a plusieurs commencements et fins possibles. Mais il faut au moins une fois faire l’expérience d’une lecture chronologique. Ce sont des mouvements musicaux et picturaux dont les enchaînements ont leur logique. Chaque partie semble correspondre à l’évolution du regard du réalisateur, une progression au fil du temps. Mais prenons garde  : plus le temps passe, plus l’île rétrécit à cause des assauts répétés des vagues et du vent, à cause aussi de l’intervention des hommes qui, avec leurs machines, prélèvent le sable des plages pour construire des bâtisses plus loin dans les terres. Or, si les premiers films de la série nous montrent une île quasiment désertique, habitée par les seuls éléments, des touffes d’herbes éparses, des lichens, quelques traces sur le sable, une pierre tombale, un bateau rouillé, plus nous avançons dans le temps du regard, plus l’île se peuple, se civilise, résiste, parfois même se met en fête.

Commençons par établir un parallèle entre le premier film, Bi di wick (1996), et Kumm Weer (2001) pour nous rendre compte à quel point la posture du réalisateur a entre temps changé. Dans l’un, nous avons un geste cinématographique quasiment archaïque, du temps où la caméra était fixe, où elle enregistrait des tableaux théâtraux ou picturaux.

On sent ici Samuel Bester subjugué par ce qui se joue devant lui, saisi d’effroi. Si la caméra ne bouge pas ce n’est pas pour marquer une indifférence au sujet, c’est une prise de position imposée par les scènes qu’il filme. Il se plante, s’enracine, pour ne pas être emporté par les rafales du vent. Il assiste à la guerre menée par les éléments contre tout ce qui constitue l’île, les plantes, les arbres, les dunes, les falaises, les hommes… C’est le combat sans merci entre l’océan et la terre. Nous sommes projetés en pleine tragédie, ce sont les Dieux qui se manifestent. A cause de leur courroux, Sylt est un territoire maudis, indisposée à accueillir pacifiquement la vie humaine. Le vent gronde, menace, attaque. Les images sont à ce point contrastées que les couleurs semblent irréelles. Il y a une ambiance de fin du monde. Il y a bien quelques traces du passage des hommes, une meule de foin, une route goudronnée et balisée, des empreintes de pas sur le sable… Nous sommes presque rassurés quand, au loin on distingue une voiture qui roule, un train qui passe, des gens qui se promènent à pied ou à vélo… mais ils ont l’air de fantômes, de revenants. Ils sont trop lents pour être vrais. Jusqu’à cet homme qui à la fin marche à reculons. Les hommes de Sylt, ou ce qu’il en reste, ont fusionné avec l’île. A force de vivre ensemble, comme les vieux couples, ils ont fini par se ressembler. Bi di wick signifie Le pays où la terre recule.

Maintenant, sautons dans le temps et considérons cette vidéo réalisée cinq ans plus tard, Kumm Weer (reviens, en dialecte frison). Le point de vue n’est plus statique, il est circulaire. Il ne scrute plus depuis l’intérieur de l’île, il passe de l’endoscopie à une vidéoscopie des limites. A coup de plusieurs longs travellings pris depuis un bateau, Samuel Bester s’intéresse aux contours. Il prend note des dégâts occasionnés par l’eau et le vent au fil des temps. Sylt est vraiment un territoire où rien ne fonctionne comme ailleurs, un pays où la terre et les hommes reculent, un pays qui ne se perçoit bien qu’à condition de prendre soi-même du recul. Mais prendre du recul quand on veut filmer une île, cela passe nécessairement par un pacte avec le diable, une collaboration avec l’ennemi, l’océan. Et vogue le navire. Ce n’est pas pour rien que le réalisateur va soudain s’attacher, longuement, au vol d’un oiseau. Lui aussi circonscrit l’île, contourne le problème. Lui aussi pactise avec l’ennemi, le vent. On connaît l’histoire de la mouette qui un jour se présente devant Dieu pour exposer ses doléances  : le vent l’empêche de voler à sa guise. Dieu obtempère. L’oiseau chute. «  île, aile  », l’impossible harmonie de la terre et des éléments, l’impossible harmonie du masculin et du féminin, mais les faits sont là, têtus, ils sont liés dans le conflit. Le conflit achevé, les contradictions éliminées, l’un ne manquera pas d’absorber l’autre.


Il fallait s’y attendre. Kumm Weer, avec ses élans musicaux joyeux (Bach ou la fanfare locale), avec les accélérations intempestives de quelques moutons et de quelques vagues, converge vers un désir de danses…L’espoir, la légèreté, la vie sont puisés au sein même du tragique. Nous sommes loin d’un optimisme béat. C’est un cri. Qui va résonner longtemps puisqu’il faudra cinq années de patience, d’écoute, pour que Samuel Bester se décide à composer un nouveau poème cinématographique.  : Sönemböör (proposer du sable).

Nous sommes propulsés à nouveau dans le gouffre de la tragédie. Oh, ce ne sont plus seulement les éléments qui sont ici en cause, ce n’est plus seulement la fragilité, la friabilité de la terre qui est en cause, ce sont les hommes et leurs machines dévorantes. Des machines infernales creusent, ramassent, soulèvent, transportent, déposent le sable depuis les plages vers l’intérieur des terres pour construire de nouvelles habitations plus sécurisées. Plus les hommes construisent, plus l’île rétrécit. Et c’est ainsi que naît le binôme  : protéger et détruire. Et c’est ainsi que l’homme construit un paysage désolé et désolant. Et c’est ainsi que l’île oublie les ailes. L’île s’enfonce au lieu de s’envoler. Elle ne s’est pas trompée en choisissant la ligne verticale pour géométriser sa volonté de vivre. Elle s’est juste trompée de sens. Elle creuse au lieu de s’élever.

Peut-être est-elle épuisée, l’île.

La lutte épuise-t-elle  ? Dans Ofskäär (1997), la saison est plus clémente. On y découvre des mannequins en train de ramer sur un bateau posé sur la terre ferme. La reconstitution  d’une scène de la vie des marins  ? Construire des vestiges de ce qui ne sera plus une fois la mer sortie victorieuse du combat sans merci qu’elle livre avec la terre et les hommes  ? Est-ce abdiquer  ? Est-ce résister au temps qui passe trop vite  ?

Dans le même film, on voit des habitants qui tentent de se maintenir debout malgré la puissance des éléments qui ratissent tout sur leur passage. Ils résistent contre vents et marées.

Ces deux «  scènes  » (les mannequins marins et les hommes sous le vent) exposent deux possibilités pour maintenir quelque chose de la vie ici-bas  : créer du factice pour contourner la réalité dramatique, ou affronter physiquement la force dévastatrice de la nature.

Il en existe une autre  : le rituel. Qu’est-ce qu’un rituel  ? Des actions symboliques, chargées de significations, que l’on répète à intervalles réguliers. Dans Biike (1997), le rituel prend la forme d’une fête, celle de l’équinoxe, pour célébrer la fin de l’hiver, l’espoir en des jours plus sereins. Un défilé de flambeaux, la nuit. Le feu qui détruit et régénère. Voilà ce qu’on attend de Sylt. Que la destruction soit suivie d’un renouveau. L’union de l’île et de l’aile, de ce qui s’oppose, pour une fécondation inouïe. L’harmonie rendue enfin possible. Biike est le seul film de la série qui suppose la trêve possible, le rêve envisageable. En musique, car n’oublions pas que tous ces films sont des mouvements sonores et visuels, nous dirions que Biike est une pause.


Si vous découvrez le documentaire de création Klaar Kimming, à perte de vue (2008), après avoir vu les cinq films expérimentaux, vous ne manquerez pas d’être surpris. Vous y verrez une ville dynamique, des touristes avec des séquences qui n’ont rien à envier aux Vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati, un manipulateur de cerf-volant, une rangée d’éoliennes… L’île est tout sauf déserte. Surtout quand vient la belle saison, à tel point que les autorités ont dû interdire l’accès à certaines plages ou falaises pour limiter les dégâts. C’est la mobilisation générale, habitants, scientifiques, pour contrer l’inexorable destin de l’île.

Si dans Bi di wick, Samuel Bester a planté le décor, force est de constater que la pièce qui se joue là sera fatalement tragique, qu’aucun décor aussi planté qu’il soit ne saura faire face à long terme à la puissance irrésistible de la nature. La nature ne revendique jamais ses droits. Elle les prend. C’est la chronique d’une mort annoncée.

La leçon que l’on peut tirer du combat acharné des femmes et des hommes de Sylt, et c’est peut-être ce qui différencie l’humain de son environnement, c’est que la fin ne conditionne pas les moyens. L’homme peut résister malgré tout. Témoin ce village, Rantum, (surnommé village fuyant ou volant) englouti huit fois sous le sable, reconstruit autant de fois plus loin, malgré tout. Les os du cimetière, égarés à la surface des dunes, deviennent alors des jouets pour les enfants rieurs. La mort elle-même s’apprivoise. C’est le règne des fantômes.

Toute l’histoire tragique de l’île de Sylt, le combat héroïque de ses habitants pour qu’elle survive malgré la puissance disproportionnée de l’adversaire, est contenue dans les quelques séquences filmiques qui ouvrent Sylt à perte de vue. Les images sont extraites d’un film de 1934, Der Schimmelreiter, de Hans Deppe et Curt Oertel, avec les merveilleux acteurs que sont Mathias Wieman et Marianne Hoppe. Un homme harangue la foule en la sommant de bâtir une digue pour contrer la violence de la mer. Quelque temps plus tard, un raz-de-marée emportera tout sur son passage, sèmera mort et désolation.


Les habitants de Sylt ne perdront jamais de vue que la vie est plus forte que tout… Les films de Samuel Bester, comme des oiseaux, sont là pour nous le rappeler. L’île a des ailes.


Marc Mercier (février 2010)